J'avais 23 ans et je ne pouvais pas prendre la parole devant plus de deux personnes. Physiquement impossible. Psychologiquement aussi. Chaque oral avait été un calvaire. Mes premiers postes en entreprise, pareil. Je m'effondrais, je paniquais, et tout le monde autour de moi le voyait.
Le poste qui a tout changé
Après cinq ans chez Siemens, on m'a proposé de quitter le technique pour rejoindre le marketing. J'ai dit oui sans réfléchir. Ce que je n'avais pas mesuré, c'est que le marketing, ça voulait dire des présentations. Devant 10 personnes. Puis 30. Puis 200.
Quand j'ai compris, j'ai paniqué. Je suis allé voir mon responsable : "Je peux pas faire ça. Laissez-moi revenir au technique." Il m'a regardé et m'a envoyé en formation.
Une semaine en autarcie dans un château
La formation se passait dans le Val-d'Oise, un château coupé du monde. Une semaine, vingt participants. Je ne le savais pas à l'époque, mais l'animateur était un vrai coach. C'est là que j'ai croisé l'improvisation théâtrale pour la première fois : un des exercices consistait à inventer une histoire d'une minute à partir de trois mots. Mais ça, ce n'était pas le plus marquant.
Le vrai test, c'était une présentation de dix minutes avec des slides, à préparer en une soirée et à jouer le lendemain matin devant tout le groupe.
J'ai choisi de parler d'Isaac Asimov. Un auteur que j'adore depuis toujours. Je me suis dit : au moins, je serai à l'aise avec le sujet.
Dix minutes de catastrophe
Le lendemain, je monte. Et c'est la catastrophe. Je bafouille. Je joue avec mon stylo. Les slides ne suivent pas. Je transpire. Je bégaie. J'oublie la moitié de ce que je voulais dire. Un grand moment de solitude.
Et puis le coup de grâce : l'animateur nous annonce que les présentations ont été filmées. Et qu'on va toutes les revoir ensemble. Chacun donnera son avis sur chaque prestation.
J'ai failli mourir une deuxième fois.
Le déclic
On passe les présentations les unes après les autres. Je trouve tout le monde meilleur que moi, évidemment. Et arrive la mienne.
Je regarde. En effet, c'est pas bon. C'est même vraiment pas bon.
Mais alors, sans commune mesure avec ce que je ressentais sur le moment.
J'ai joué une fois avec le stylo, pas sans arrêt. J'ai bégayé, mais une seule fois. J'ai oublié un point, pas la moitié. C'était pas bon, mais c'était loin d'être la catastrophe que j'avais vécue de l'intérieur.
Ce décalage entre le ressenti et la réalité m'a frappé comme un coup de poing. Et ça a tout changé.
Ce que les autres voient n'est pas ce que vous ressentez
C'est pour ça qu'aujourd'hui, je travaille systématiquement avec la vidéo dans mes coachings. Parce que la plupart des gens que j'accompagne vivent la même chose : ils sont convaincus d'être nuls, paralysés, ridicules. Et quand ils se voient en vidéo, ils découvrent quelqu'un de bien plus compétent qu'ils ne le pensaient.
Le stress déforme notre perception. Il amplifie chaque micro-erreur jusqu'à nous faire croire que tout est raté. La vidéo remet les choses à leur place. Elle montre ce que l'audience voit réellement. Et c'est rarement aussi catastrophique que ce qu'on imagine.
Dans mes coachings aujourd'hui, je filme systématiquement. Pas pour juger, pas pour corriger. Pour montrer. Le client se voit tel que les autres le voient. Il réalise que sa voix porte plus qu'il ne croit, que son regard est plus stable qu'il ne pense, que ses gestes sont bien plus maîtrisés que ce que son stress lui raconte.
Cette anecdote dans ce château du Val-d'Oise, c'est mon point de départ. Elle a changé ma trajectoire. De celui qui ne pouvait pas parler devant deux personnes, je suis devenu coach en prise de parole en public. Et chaque fois que je vois un client découvrir le même décalage en visionnant sa vidéo, je sais que le déclic est là.